4-2 pour Ambrì – Michaël Perruchoud

4-2 pour Ambrì – Michaël Perruchoud

« J’étais un peu l’enfant prodigue de la vallée. On me couvait, on prédisait l’équipe nationale… Et pour une signature au bas d’un contrat, je suis devenu infréquentable. Mais ils peuvent crier autant qu’ils veulent, j’ai appris à m’assumer. Parce qu’il ne faut pas chercher la morale : il y a longtemps que j’ai fait mes comptes. Je suis fier de ma Porsche et des rives du lac, plus besoin de mettre les pneus neige le 1er octobre, et de se retrouver comme un con devant un col fermé. Deux heures de bouchon au Gothard, et moi, pour le coup, je mène Eva faire les boutiques à Milan. (…) Mon coeur est léventin, il n’y a pas à y revenir. C’est seulement quand j’ai compté sur les doigts d’une main les filles dont je pourrais avoir envie, quand j’ai réalisé que les play-off seraient une denrée rare, que je pouvais me brosser pour remporter un titre, que j’ai compris que les montagnes n’étaient pas assez grandes. »

Au Tessin, tout le monde est pour Ambrì, sauf les habitants de Lugano qui sont pour Lugano. Celui d’Ambrì qui finit pour Lugano vend son âme. C’est sur la base de cette affirmation presque incontestable que Michaël Perruchoud a écrit « 4-2 pour Ambrì ».

L’auteur romand, connu du public fribourgeois en tant que chroniqueur pour le journal La Liberté, dispose d’une quinzaine de romans à son actif. Le titre présenté ici a éveillé mon attention, de par mon intérêt pour le milieu sportif d’une part, ainsi que ma connaissance de l’engouement pour le hockey sur glace dans le petit village tessinois d’Ambrì Piotta, blotti au fond d’une vallée. Là où quelques patineurs sortis de nulle part -il faut bien le dire- se maintiennent parmi l’élite du championnat suisse depuis la nuit des temps. Sans titre à la clé, j’avoue, mais c’est un débat sensible à Fribourg également.

« 4-2 pour Ambrì », c’est l’histoire du derby contre Lugano à domicile, date marquée au fer dans l’esprit des léventins. Le match réunit, dans la fameuse et obsolète patinoire de la Valascia, un titulaire traître à ses origines, un père repenti et une adolescente amoureuse.

Trois voix qui, tour à tour, se passent la parole et parlent de sport, d’amour, du temps qui passe. Des trahisons, choisies ou subies. L’infidélité possible d’une épouse matérialiste, la course au succès et la carrière sur le déclin, l’indifférence d’un garçon qui à quinze ans prend toute la place et l’absence d’un fils que l’on n’a pas su valorisé. Et surtout, le poids des traditions, qui subsiste lorsque tout le reste n’est plus. De l’autre côté du Nufenen, les protagonistes vont croiser leur destin le temps d’une soirée. Si différents mais si semblables, victimes d’eux-mêmes, de leurs choix discutables. « La passion sportive, c’est la couleur qu’on porte dans son âme de gamin, à l’âge où l’on n’y a pas encore greffé un drapeau ». 

L’ouvrage est également le reflet d’un aspect capital de la culture suisse, interrogeant le fédéralisme, la place des minorités, l’identité tessinoise face à l’homologue linguistique transalpin.  En 150 pages, l’auteur raconte une Suisse différente, en retrait des grandes villes. Raconte l’être humain face à ses passions. Avec en fil rouge, l’amour, le sport, surtout l’amour du sport.

Vite lu, émouvant, en plus d’un joli hommage à la Suisse périphérique.

Éditions Versus, 2018. 

« Terres sauvages » – de Lionel Tardy, avec interview de l’auteur

« Terres sauvages » – de Lionel Tardy, avec interview de l’auteur

« Le Nouvel Empire du Japon, pour peu que le terme « empire » puisse s’appliquer à une région d’à peine neuf mille kilomètres carrés comptant trois millions de citoyens, était une nation prospère située à l’ouest des ruines de Tokyo. Fondée après la guerre par les rescapés de la mégalopole, elle s’était épanouie grâce à la ténacité de ses habitants et leur volonté sans faille d’améliorer leur quotidien. Au début du XXIIIème siècle, l’Empire, qui avait rétabli une base de technologie sérieuse, avait décidé de lancer le projet JLPS. Un système de géolocalisation par ondes radio destiné à remplacer les dispositifs satellites disparus à la suite du cataclysme, pour faciliter l’exploration des terres sauvages. »

Imaginez un monde post-apocalyptique où au milieu du XXIème siècle, les catastrophes naturelles ont eu raison de notre civilisation. Quelques décennies plus tard, dans le Nouvel Empire du Japon, l’armée impériale s’évertue à maintenir l’ordre dans la capitale construite sur les ruines de Tokyo, tout en explorant les Terres sauvages, zones périphériques livrées à une nature hostile et au banditisme. L’héroïne, Kanako Sawada, est une jeune recrue de l’armée impatiente de faire ses preuves face à sa hiérarchie, dans cet univers inquiétant où le confort de notre siècle ne se retrouve qu’à travers les récits d’archives. 

Le roman, présenté en premier tome d’une saga, pose les jalons de la société imaginée par Tardy, à la fois futuriste et rétrograde, où le cheval est un moyen de transport commun et l’informatique à ses balbutiements. La structure du texte, divisé en trois parties, met en scène l’aspirante Sawada au cours de diverses missions : le sauvetage d’une bourgade aux mains d’un gang de pilleurs, une expédition en haute-montagne près d’un site archéologique et la poursuite d’une adolescente contrainte à l’illégalité. 

La prose de Tardy, dont on devine l’influence du cinéma et des mangas, est truffé de références à la culture japonaise. Le style, direct et sans fioriture, touchera un public aussi bien adulte que jeune adulte. Un point fort de l’auteur est d’avoir conçu un récit centré sur une protagoniste principale tout en cultivant une large diversité de points de vue au fil de la narration. Face à la pléthorie de personnages aux patronymes nippons, le glossaire des références à la fin du livre est bien utile ! Autres surprises de l’ouvrage : plusieurs pages d’annexes sur la culture japonaise, l’univers dystopique du Nouvel Empire, ainsi que les illustrations très réussies de l’artiste Sandrine Pilloud jalonnant le récit. Une belle découverte pour les adeptes du genre dystopique et des romans d’action !

Quelques questions à l’auteur…

En 2013, je suis parti en voyage au Japon avec cet ami et à mon retour, j’ai creusé dans toutes les directions: cuisine, cinéma, littérature puis d’autres voyages. Un véritable coup de cœur pour le pays du soleil levant et sa culture.

Lionel Tardy

Auteur

D’où t’es venue cette passion, apparemment de longue date, pour la culture japonaise? 
En 2010, un ami m’a convaincu de regarder avec lui la première saison de l’anime. «Bleach». J’étais sceptique, l’univers des mangas ne m’intéressait pas spécialement. De fil en aiguille, on a regardé les saisons suivantes, puis d’autres anime (près de 2900 épisodes en 13 ans…). En 2013, je suis parti en voyage au Japon avec cet ami et à mon retour, j’ai creusé dans toutes les directions: cuisine, cinéma, littérature puis d’autres voyages. Un véritable coup de cœur pour le pays du soleil levant et sa culture.
Concilier écriture et activité professionnelle à plein temps, un challenge au quotidien? As-tu une routine d’écriture qui te permet d’organiser ton temps entre les deux?
J’ai la chance de travailler à mon compte, donc je dispose de beaucoup de flexibilité dans mon planning. Deux à trois fois par année, je pars une semaine pour mon consacré exclusivement à l’écriture. C’est dans ces moments-là que je pose le synopsis de mes histoires et que j’écris le premier jet. Ensuite, chaque week-end, j’essaie de consacrer quelques heures pour peaufiner, relire et corriger le texte.
Les héroïnes de «Terres sauvages» sont principalement féminines, ce qui n’est pas fréquent dans des récits d’action mettant en scène des militaires. Une manière de t’inscrire dans la mouvance féministe ou y a-t-il d’autres raisons à cela?
Depuis que je pratique les jeux vidéo et les jeux de rôle papier, j’ai toujours préféré incarner des personnages féminins. Un moyen de sortir de l’archétype du «gros bourrin qui casse tout» et d’avoir une façon de jouer plus nuancée. J’ai aussi beaucoup apprécié la saga de Honor Harrington de David Weber, qui met en scène une militaire dans un univers SF. Et puis, le fait d’avoir lu plusieurs essais traitant du féminisme ces dernières années m’a aussi influencé quant au rôle de personnages féminins.
Dans les remerciements, tu fais un clin d’œil à tes profs de français du gymnase, rappelant que tu n’étais pas très assidu en cours. Étonnant pour quelqu’un qui écrit depuis longtemps, non?
J’ai toujours aimé écrire, mais j’étais une bille en grammaire et en orthographe. Les premiers textes que j’ai pondus étaient tellement bourrés de fautes qu’ils étaient impossibles à lire. Heureusement, avec de la pratique, des bons outils et une bonne dose d’opiniâtreté, la situation c’est amélioré. (Je fais toujours une faute par phrase lorsque je publie quelque chose sur les réseaux!)
As-tu un délai fixé pour la publication du prochain tome ? 
Le manuscrit est terminé, j’attends les retours de mes bêta-lecteurs. Après les derniers ajustements, je le présenterai aux Éditions Favre en début d’année. J’espère une parution au printemps 2025. À condition que le premier ait rencontré suffisamment de succès ;–)

La doublure – Mélissa Da Costa

La doublure – Mélissa Da Costa

« Ce qui m’interpelle d’abord, c’est la noirceur du tableau. Il est composé de couleurs sombres : noir profond, gris lourd, brun rougeâtre. Pas une lumière ne vient l’éclairer. Puis mon regard capte la scène. Le corps nu et maigre d’une jeune fille posé sur une roche, dans un décor sinistre. Le ciel rougeoyant est empli de fumée noire. La jeune fille semble offerte, même si le mot « sacrifiée » me vient d’abord. Autour d’elle rôde un cercle de créatures squelettiques, ni humaines, ni animales. »

Dans ce drame psychologique, Da Costa explore les affres et indécences des puissants de ce monde à travers les frasques d’Evie Perraud, employée au service d’un couple de milliardaires de la Côte d’Azur dont la femme, Clara, est artiste-peintre. Prétextant qu’elle déteste le feu des projecteurs, elle pervertie l’innocence d’Evie en faisant d’elle sa doublure, chargée de jouer son rôle lors des présentations publiques de son art. Le lecteur devine très vite des intentions malsaines derrière cette dangereuse mascarade. Les toiles de l’artiste inspirées du romantisme noir, représentant le plus cruel de la condition humaine, résonnent comme de sombres présages et contrastent avec le calme apparent du petit village de Saint-Paul de Vance dans lequel résident les nouveaux employeurs d’Evie. 

La doublure, anciennement employée de station service, malmenée par sa famille et son premier amour, croise Pierre Manan sur son yoat au bord du Vieux Port de Marseille alors qu’elle cherche à donner un nouveau tournant à sa vie étale. Abordée pour un simple travail d’assistante, elle découvre qu’elle a été engagée pour son physique similaire à celui de Clara Manan, de son nom d’artiste Calypso Montant, figure montante de l’art contemporain. Entraînée à s’approprier de son identité, comprendre la signification de ses toiles sombres et la doubler au bras de son mari Pierre, elle se délecte de cette chance de devenir quelqu’un d’autre. Le couple lui ouvre la porte de leur intimité, qui a tout à envier à ce monde d’opulence. Jusqu’à découvrir les secrets malsains poussant Clara à présenter son art sous un autre visage. Evie est alors happée dans ce monde qui à l’instar du romantisme noir fait la part belle à la drogue, au libertinage et aux jeux de domination ; les cartes se brouillent jusqu’à ne plus savoir qui manipule qui.

J’avais très vite refermé « Tout le bleu du ciel » de Mélissa Da Costa, littérature de développement personnel. Elle démontre avec « La Doublure » que ses talents de narratrice vont au-delà des jolis romans aux fins prévisibles, basculant dans un univers glauque ponctué de références artistiques et littéraires, de Goya au Marquis de Sade. Le trio « Evie – Pierre – Clara » est une allégorie de la légende biblique Eve – Adam – Lillith et le lecteur assiste à la dégringole d’Evie pressé de connaître le point le plus bas de la chute prévisible. Malgré certains passages longuets lorsque la narratrice s’étale sur ses ressentis, l’autrice aborde les thèmes de la condition féminine, de la dépendance et de la perversité des désirs enfouis dans une tirade de passé 500 pages, prenant ainsi le risque de changer d’audience. Peut-être un peu glauque -mais soft comparé au dernier roman de Mariana Enriquez. L’autrice a-t-elle souhaité prouver qu’elle pouvait écrire autre chose que des romans feelgood, jusqu’à forcer le trait vers l’autre bord ?

Albin-Michel, 2022.