La Discrétion – Faïza Guène

La Discrétion – Faïza Guène

« Yamina a entendu tous ces mots et elle a senti que rester invisible était une question de survie. Pour toujours, elle gardera la tristesse profonde de ceux qui ont le sentiment d’avoir tout abandonné, alors même qu’ils ne possédaient rien. Pour toujours, elle gardera cette illusion terrible, qui laisse croire qu’on peut quitter un lieu, y retourner et retrouver les choses comme on les a laissées. »

Yamina a soixante-dix ans. Elle est née dans un petit village d’Algérie, près de la frontière marocaine, où elle se réfugie pendant la guerre d’Indépendance. Elle a survécu à la faim, aux traditions qui pèsent sur les filles et à l’exil. Elle aide sa famille -une fille « qui vaut six de ses garçons » comme le dit son père. Sa vie, c’est un long apprentissage de la résilience et de la résignation, qui lui permettent de partir en France avec son mari et tout accepter en baissant la tête. Sous le ciel nuageux d’Aubervilliers, entre racisme et pauvreté, son mot d’ordre est la discrétion. 

Ses quatre enfants, perdus entre une adolescence qui se prolonge au domicile familial et les embrouilles de la vie adulte, vivent accrochés entre différents paradoxes, s’appropriant chacun de l’héritage parental à leur manière. Avec colère ou résignation, ils se construisent entre l’envie de faire honneur à leur passeport français et celle de ne pas décevoir les attentes de parents qui ont « tout sacrifié » pour eux. Avec en fil rouge, une question béante : quels efforts d’intégration peut-on demander à cette deuxième génération, à la fois d’ici et d’ailleurs -en gros, de nulle part ? 

« Elle a toujours le sentiment de devoir réparer l’offense subie par ses parents. Et ce que Hannah ne supporte pas, c’est l’idée qu’un jour ils seront enterrés sans avoir eu la reconnaissance qu’ils méritent. »

Dans ce roman qui altèrne les scènes du présent et du passé, le lecteur découvre la vie quotidienne d’une famille arabe dans la France d’avant et après les attentats, voyageant des deux côtés de la Méditérannée. L’acculturation, la légacie familiale et l’amour sont les thématiques favorites de l’autrice, également issue de l’immigration. On ressent nombre d’expériences inspirés de son propre quotidien dans le texte. Elle a sans hésiter un don pour explorer les grands défis de la France multiculturelle avec une prose vivante, pétillante, qui ne lésine pas sur l’humour. Le texte est à la fois une poésie du prosaïsme et quelques réflexions percutantes qui concluent les paragraphes, tels que « les hommes ont le privilège de ne mourir qu’une fois. Les femmes, elles, sont tuées par leur propre monde, et ce, des miliers de fois. Elles ne cessent de ressuciter, matin après matin. » 

Le récit de la vie en France est truffé de références à la société de consommation, les grandes enseignes, le coût de la vie que les parents Taleb convertissent systématiquement en dinnar (« Sa Renault Talsiman, 1.5 DCI ECO 2 Energym Buisiness intérieur cuir », « son blouson en fausse fourrure qu’elle a acheté 79,90 euros au Zara du centre commercial Le Millénaire » « ses Rebook Royal Ultra achetées 40 balles chez Go Sport ».) Par opposition, les passages sur l’Algérie s’étendent sur la nature, le ciel plein d’étoiles, les figuiers de barbarie et les tâches d’une vie rurale sans confort. En sus de l’humour, le texte est attendrissant par la manière dont Faïza Guène dépeint des personnages pleins de bonne volonté, au fort pouvoir d’identification, humbles face à leurs failles. Avant l’amour romantique, l’amour fraternel et paternel est érigé en base solide à partir de laquelle tout se construit.

En résumé, une réflexion en filigrane sur les vagues migratoires des années 60 et 70 -est-ce que le déplacement en valait la chandelle? 

Je termine avec cette citation de Franz Fanon, insérée à mi-chemin dans le texte :

« Chaque génération doit, dans une relative opacité, découvrir sa mission, la remplir ou la trahir. »

Franz Fanon, les Damnés de la Terre

Editions Plon, 2020.