Sur le pont – Charlotte Frossard

Sur le pont – Charlotte Frossard

 

« – Ta mère aimerait pleurer ses morts ici. Mais elle ne peut pas.

– Est-ce que tu es fâchée qu’une partie de la famille soit partie ?

– Non. Pour se battre, il faut des gens qui restent et des gens qui partent.

Le silence ponctue l’échange.

– Oui, mais tu sais, Joana, je me souviens aussi quand j’étais petite. On voulait parler portugais mias il y avait toujours un moment où vous arrêtiez d’essayer de nous comprendre. Vous partiez tous ensemble à la plage sans me prendre avec vous. Et moi je restais, avec la bonne et ta grand-mère, à regarder la télévision portugaise, mais je ne comprenais que les images. Ce que je veux dire… c’est que…. vous non plus, vous n’avez pas essayé de nous faire de la place. »

 

Ce roman récupéré sur une étagère avant de sortir furtivement du dernier Salon du Livre de Genève est une nouvelle immersion dans la thématique de l’émigration et de la manière de se construire loin de ses racines. La protagoniste Louise, employée dans une grande chaîne de télévision suisse, a été élevée à la Chaux-de-Fond par une mère d’origine portugaise. Ses grands-parents ont quitté la dictature de Salazar dans les années 1960, opposés au régime et sa politique de terreur dans les colonies. 

Louise reste à distance de la culture lusitanienne mais semble cultiver un sentiment de non accomplissement. L’homme qu’elle aime ne lui appartient pas ; depuis des années, elle travaille consciencieusement en tant que sous-fifre d’une cheffe ambivalente, prétendument son amie, en réalité contrôlante et manipulatrice, lui faisait miroiter un poste de journaliste jamais obtenu. Lorsqu’elle entend parler d’un concours de reportage sur le thème des dictatures du XXème siècle avec, à la clé, une porte d’entrée vers le métier, elle quitte son quotidien et s’en va revisiter ses racines. 

D’abord à la Chaux-de-Fond, auprès de sa grand-mère, qui dévide les souvenirs de son enfance : les visites au père dans une prison d’état, le mariage, la décision de partir et la perte d’un enfant ; puis l’installation en Suisse, dans la cité horlogère, choisie pour s’éloigner du lac -cette reproduction si décevante de l’Océan qu’il amplifie la tristesse de l’exode. 

Le roman teinté de faits autobiographiques délivre un regard nouveau sur la diaspora portugaise que l’on côtoie quotidiennement en Suisse romande, sans crier gare. Les noms de famille lusophones enrubannés d’un accent chantant font partie de notre paysage. On les imagine venir d’un petit village pauvre, au bord de l’océan ; on les imagine peinant à joindre les deux bouts, convoiter un permis B, travailler jusqu’à pas d’heures, investir le salaire dans la pierre, rentrer pour la retraite. Ou pas, si leurs enfants décident de rester, se marier, faire des enfants ici qui n’auront de portugais que le patronyme.

Dans la famille de la protagoniste et par extension, de l’autrice et journaliste genevoise Charlotte Frossard, l’histoire est un peu différente. L’arrière-grand-père de Louise, militaire de carrière, a combattu dans les tranchées de la guerre de 14 et de par sa fonction, était tenu de prêter allégeance à la politique d’Antonio de Oliveira Salazar lorsque celui-ci accède au pouvoir dans les années 30. Cette position particulière ainsi que son métissage renforce son sentiment de non-appartenance, ainsi que celui de sa mère, née en Suisse, désireuse de retrouver chaque été son pays d’origine mais toujours d’humeur triste lorsqu’elle y est. La famille ne fréquente pas les Centres culturels et la journaliste en devenir ne parle pas la langue. Au fil de son voyage, nous la voyons s’approprier cette part d’identité qui lui manque, alors qu’elle parcourt ce bout de terre, un carnet de notes à la main, de Porto jusqu’en Algarve. 

Nous constatons dans l’intention de l’autrice une volonté de rappeler cette facette peu connue du pays qui, de nos jours, s’est transformé en destination touristique par excellence. Des dictatures érigées dans les années 30, nous retenons Hitler, Mussolini, Franco à la rigueur, tristement célèbres pour leurs guerres sanglantes. Le dictateur portugais a versé le sang surtout dans ses colonies et dans les couloirs secrets des prisons d’Etat, que la famille de Louise a connu.

« – (…) Et en plus, ce concours, c’est très difficile. Tu pensais faire sur quoi ?

– La dictature au Portugal, murmurai-je.

– La dictature au Portugal ? s’étonna-t-elle en riant. Tu dois confondre, ma Louise.

– Non, je t’assure, il y a eu une dictature au Portugal, jusque dans les années septante, balbutia-je à grand peine.

– Tellement insignifiante que personne n’est au courant. »

Au fil de ce récit non linéaire mélangeant l’enquête présente de Louise à son passé d’auxiliaire journaliste, j’ai appris que les méfaits de la dictature portugaise se constatent avant tout dans les colonies africaines et que les actes de Salazar, l’un des derniers dictateurs à perdre son influence coloniale, ont été peu condamnés par les puissances internationales qui craignaient, durant la Guerre froide, de se mettre à dos un Etat disposant d’un accès privilégié à la mer. La situation actuelle en Ukraine permet de confirmer que la guerre et les massacres nous concernent de plus près lorsqu’ils se passent sur le sol européen. Des dégâts trop lointains, des survivants souhaitant oublier, une précarité financière détournant les citoyens des affaires politiques… Tant de raisons pour lesquelles, peut-être, les années dictatoriales ont été laissées dans l’oubli, et retrouvent un peu de visibilité à travers la belle plume de l’autrice.

L’excellente émission radiophonique de la RTS a dès lors consacré un volet de cinq épisode à la dictature portugaise. Le dernier volet est consacré à l’histoire de « Sur le pont » : lien ici

Pour résumer, ce livre est un pont entre deux cultures, et par sa thématique très actuelle, permet de construire des ponts. Je recommande cette lecture.

Editions Encre Fraîche, 2022.

L’art de perdre – Alice Zeniter

 

« Pas l’Algérie, non. Plus jamais. Il faut oublier l’Algérie. C’est une chose qui lui demande des efforts énormes. Tout son visage est crispé. Pour oublier ce pays entier, il aurait besoin qu’on lui en ait offert un nouveau. Or, on ne leur a pas ouvert les portes de la France, juste les clôtures d’un camp. » 

 

Naima est française, descendante d’une famille kabyle. Alors que la société la ramène sans cesse à des racines dont elle ignore tout, elle décide de s’immerser dans l’histoire de son pays d’origine. En suit une saga familiale, déroulée sur trois générations, retraçant, revisitant le destin de l’Algérie contemporaine entre aliénation et émancipation.

Le récit s’ancre dans l’Algérie du XIXème siècle, traverse ensuite la période coloniale et la guerre, puis les accords d’Evian renvoyant les dissidents du FLN sur la terre des envahisseurs. Là où, en dépit de leur fidélité à la France, ils sont accueillis dans des camps ayant ironiquement servis aux rafles de Juifs vingt ans plus tôt. Ali, Yema et leurs enfants ont traversé la mer ; ils devront assumer les conséquences de ce choix, entre soumission et révolte.

La première partie du récit dresse ainsi le portrait du patriarche, grand-père de Naima, figure incarnant le déchirement entre l’amour de sa terre et la fidélité à la Métropole. Dans les montagnes kabyles, il était respecté et fortuné ; propriétaire de champs d’oliviers, il a également combattu pour la France durant la guerre et percevait une pension d’ancien combattant, un droit aboli après la victoire du FLN. Sommé de choisir un des deux camps, Ali navigue et s’interroge. Quel chemin demeure le plus juste, dans une guerre où chacun des forces ennemis s’adonne sans relâche aux massacres et à la torture ?

S’en suit alors une longue traversée du désert et un aller-simple en ferry en direction de la France. Cet épisode traumatique plonge Ali dans le silence ; de propriétaire terrien respecté, il devient hôte indésirable d’une terre qu’il a défendu sans en parler la langue, sans en comprendre les codes. Les Algériens arrivés en 62 sont traîtres  au FLN, décriés sur leur terre. En métropole, même les services d’entraide les incitent à se faire discrets, s’approprier leur culture, et les prénoms des enfants d’Ali reflètent cela avec une ironie tragique : Hamid, Kader, Dalila et Claude. Le petit dernier, arrivé au camp d’accueil ; l’intervention d’une assistante sociale incite les parents à lui choisir un nom chrétien.

Lorsque la famille passe du camp à la cité, Hamid, l’aîné, père de Naima, tombe amoureux de la langue française. Des romans du Club des cinq ; de la ville parisienne estudiantine. Les réminiscences du pays de son enfance le tiennent éveillé à force de cauchemars. Alors avec virulence, il s’intègre, se révolte face au racisme, cherche sa place : « C’est des conneries, ces histoires de racines. Tu as déjà vu un arbre pousser à des milliers de kilomètres des siennes ? Moi j’ai grandi ici alors c’est ici qu’elles sont. »

Le silence de son père sur les raisons de son émigration creuse un fossé entre eux ; la langue arabe n’arrive plus à décrire la nouvelle réalité d’Hamid. Le dialogue avec les siens n’existe plus qu’en surface. Les parents, analphabètes, peu bavards et enclins à baisser la tête, éduquent leurs enfants selon des valeurs que cette nouvelle génération rejette. Hamid en a assez de jeûner pour le Ramadan, assez de voir les siens exploités à l’usine, assez d’entendre ces professeurs le féliciter plus que les autres parce qu’il est inhabituel de voir un Arabe intelligent.

Le roman est une véritable quête identitaire, un questionnement parfaitement construit sur le destin des migrants et de la deuxième génération ; il interroge le colonialisme, la double-appartenance, la discrimination. Nous revisitons la France des années 60 et 70, les révoltes estudiantines, la peur des Français face à ces visages exotiques qui occupent les bancs de leurs écoles. Le style d’Alice Zeniter m’a impressionné de par sa manière de débiter des vérités universelles avec des tournures de phrases percutantes et concises.

Le second intérêt plus personnel que j’ai trouvé à ce livre méritant amplement son Prix Goncourt est de traiter le thème de la mixité sociale en France sous un autre regard que dans le décor des banlieues, au sein de communautés où les enfants d’immigrés restent cloisonnés entre eux en bas des tours. Les amis de Hamid s’appelent Gilles et François et son goût des études l’entraînent vers d’autres sphères, où malgré son intégration on le rappelle sans cesse à sa différence.

L’autrice partage avec Naima ses origines et l’on ressent dans sa démarche le besoin de revisiter l’histoire d’une terre avec ce regard de la troisième génération, à la fois emprunt de recul -les archives historiques aident à délivrer un témoignage objectif- et de regrets -les leurs, partis trop tôt, ne s’expriment plus que par le souvenir de la descendance et quelques photos. Les protagonistes, à tour de rôle, apprennent chacun l’art de perdre.

Editions Flammarion, 2017.

 

Mais qui a tué Marc Voltenauer ? – Xavier Michel

 » Qui a tué Marc Volentauer ? Nicolas Feuz, qui a interrompu brièvement ses dédicaces pour aller boire un café au soleil, pense avoir eu une hallucination. C’est pourtant bien ce qu’il a parvenu à lire furtivement en passant devant l’espace où dédicace Marie-Christine Horn. Le manuscrit vient tout juste d’être déposé sur la table par son éditeur, et avant qu’elle ait eu le temps de l’attraper et de le glisser dans son sac Nicolas en a lu le titre et a pâli. Sa mâchoire inférieure, comme dans un Tex Avery, s’est décrochée sous l’effet de la surprise qui l’a stoppé net dans son élan au beau milieu de la tente, à cinq ou six mètres de moi. La romancière n’y a pas prêté attention, tout comme la très grande majorité de l’assemblée qui papillonne de livre en livre. S’il était rentré de sa pause une minute avant ou une minute après, cette histoire eût été différente. « 

Evénement clé du monde littéraire romand, le Livre sur les quais de Morges réunit chaque année nombre d’auteurs à succès présentant leurs oeuvres au grand public. C’est dans ce contexte que Xavier Michel, lui-même présent à l’édition 2019, assassine le maître incontesté du polar du terroir (avec son accord, cela est spécifié en dernière page), délivrant ainsi un récit de genre tout à fait inédit (pour moi), le thriller… parodique.

Le narrateur de cette intrigue policière à prendre au cinquième degré est donc l’auteur même, qui suit discrètement les aventures de l’inspecteur de police Philibert Ramuz alors qu’il enquête sur le meurtre de Marc Voltenauer, retrouvé assassiné dans le Léman lors du week-end du Livre sur les quais. La page d’un manuscrit non identifié a été enfoncée dans la trachée de la victime.

Vaudois de la Côte un peu bedonnant, l’inspecteur Ramuz se targue d’être l’arrière-petit-neveu du célèbre auteur éponyme de « La Grande Peur dans la Montagne ». Ainsi, accompagnée de sa collègue Greta Palud, il recherche « qui a tué Marc Voltenauer? » -référence au titre de l’auteur en question « Mais qui a tué Heidi? ». L’interrogatoire des grands auteurs présent à l’événement de Morges est par ailleurs l’occasion pour cet amoureux des livres d’obtenir des dédicaces personnalisées de la part de ses prévenus.

L’enquête se déroule, en accéléré, sur un week-end, alors que l’événement du Livre sur les quais se poursuit en dépit des circonstances tragiques. Nombre d’écrivains cotés de la littérature romande et francophone apparaissent parmi les protagonistes de cette parodie, notamment le procureur Nicolas Feuz et Marie-Christine Horn, chacun-e auteurs de l’ombre d’un manuscrit en cours de parution s’intitulant justement « Mais qui a tué Marc Voltenauer? », dont les faits relatés s’apparentent étrangement aux circonstances exactes de ce meurtre. Nous apprenons également, au fil du texte, que le célèbre auteur de polars vient de rompre son contrat avec sa maison d’édition mère, alors qu’il s’apprête à encaisser un joli pactole pour les droits cinématographiques de l’un de ses livres. Il s’avère également que l’auteur n’écrirait lui-même pas plus du quart de ses romans, utilisant un nègre en la présence de Guillaume Rihs. Celui-ci travaillerait d’ailleurs également pour le compte de Nicolas Feuz… 

Au niveau du contenu et de l’histoire, la plume de l’auteur est fraîche, sans fioriture, et pleine d’humour. Je n’ai pas trop à dire niveau interprétation, parce que je dois admettre que les 160 pages ont été parcourues sans grand enthousiaste au niveau de l’intrigue. Bon, d’abord parce que je ne suis pas une férue de polars, même si les aventures de l’inspecteur Auer créées par la victime du présent titre m’ont tenues en alerte à chaque nouvelle publication -une sorte d’exception qui confirme la règle. Deuxièmement, car le genre parodique ne fait pas l’unanimité dans ma bibliothèque. J’avoue : j’assimile le deuxième, troisième voire cinquième degré davantage aux médias audiovisuels. Et je suis la première à défendre qu’on peut rire de tout -quoi que peut-être pas avec tout le monde. Toutefois, je ne peux pas m’empêcher de considérer la littérature comme le genre de prédilection pour aborder les grandes thématiques universelles de manière la plus sérieuse qu’il soit, et par conséquent j’aime les livres qui font frissonner, pleurer, réfléchir pour la énième fois sur le sens de la vie. En bref, je ne suis pas entrée dans le délire de l’auteur. 

Toutefois…. nous ne pouvons que saluer l’idée originale de Xavier Michel qui rend ici un hommage inédit à la littérature romande! Qu’il s’agisse des auteurs, des éditeurs ou des événements, le bouquin est à recommander à toute personne cherchant un bon divertissement permettant d’élargir leur culture littéraire suisse. J’ai d’ailleurs longtemps négligé les auteurs de mon petit coin de pays (ce blog est-il un moment d’y remédier?), et une part de moi est toujours surprise de constater à quel point notre terroir dispose d’une production littéraire florissante lorsque l’on prend le temps de s’y intéresser, même si nos voisins français et leurs maisons d’éditions fonctionnant comme des machines à best-seller nous font constamment de l’ombre. D’autant qu’il faut le dire ; nous autres romans sommes enclavés dans un Etat fédéral bougrement plus généreux lorsqu’il s’agit de sauver Crédit suisse que la Culture.

Alors, grâce à ce livre, j’ai déjà bloqué la prochaine date de l’édition du Livre sur les quais et j’espère y trouver Voltenauer toujours en vie, pour qu’il me dédicace son prochain bouquin.

Editions Slatkine, 2022.

Ne t’arrête pas de courir – Mathieu Palain

« Je voulais qu’il change. Qu’il s’en sorte. Qu’il arrête de voler et qu’il devienne champion olympique du 400 mètres. Je rêvais. Je refusais de voir une réalité que pourtant il ne me crachait pas. Je savais qu’à son arrivée à Réau, le gradé l’avait convoqué dans son bureau. Pour blaguer, il avait lancé : « Oh là là, planquez tout, voilà Coulibaly! ». Les surveillants avaient ri, Toumany s’était assis et le gradé avait déroulé son speech: « Vous avez du talent, vous êtes intelligent, vous n’avez rien à faire en prison, vous devriez être dehors à défendre la France dans les grandes compétitions… » et pendant qu’il parlait, Toumany passait son bureau en revue en se disant, il faut que je lui pique un truc. Vingt minutes plus tard, il avait une télécommande universelle dans la poche. Il n’avait aucune idée de ce qu’il allait en faire, elle ne lui servait à rien. Il a fini par la donner à un détenu qui en avait assez de se lever pour changer la chaîne sur sa télé. J’aurais pu en conclure qu’il était irrécupérable. Mais un camé doit toucher le fond pour rebondir. »

 Il existe des livres absolument impossibles à lâcher, qui nous tiendraient éveillés la nuit. En exemple, le roman journalistique de Mathieu Palain, sur l’histoire incroyable mais vraie d’un sportif d’élite braqueur à ses heures perdues.

L’auteur est journaliste de formation et publie son premier roman Sale gosse en 2019 -un titre déjà immersif dans l’univers des banlieues françaises, dont il est issu. Attiré, dans ses reportages, par la thématique du milieu carcéral, il est également sportif amateur, passionné de football. Lorsqu’il apprend que Toumany Coulibaly, l’un des meilleurs espoirs de l’équipe de France de sprint, purge une peine de 30 mois pour vols et braquages avec récidive à la prison de Réau, il lui écrit un courrier, par hasard. Lui proposant une rencontre, afin de comprendre son histoire.

Au fondement de son interrogation, le paradoxe de combiner des entraînements requérant une discipline sans faille et une volonté de fer dans l’une des spécialités les plus exigeantes de l’athlétisme -le 400 mètres- avec une forme de kleptomanie avérée. Alors que des milliers d’espoirs brigueraient la place et le talent de Toumany, lui vend son rêve de médaille olympique pour poursuivre ses activités illégales.

Le roman commence par un entretien entre l’auteur et le détenu dans le décor glacial du parloir. Très vite, nous voilà immergés dans le récit de vie de ce jeune français d’origine malienne, issu de la deuxième France. Cette France des chansons de NTM; des communes où le taux de chômage dépasse les 50%. Où des familles migrantes composées de dizaines d’enfants s’entassent dans des cités-dortoirs. 

Le père de Toumany se lève à 4 heures du matin pour travailler dans une boucherie halal. Il a deux épouses et dix-huit enfants. « Ceux qui marchent occupent le garage transformé en dortoir. Des lits superposés ont été poussés contre les murs, laissant un couloir de quarante centimètres pour circuler. » Il décide de renvoyer son fils Toumany dans sa famille au Mali alors que ce dernier, adolescent, se fait exclure de l’école sur un malentendu. Le jeune oeuvre alors pour revenir dans son pays et se retrouve même incarcéré quelques temps dans une prison de Bamako. 

De retour en France, il se fait remarquer pour son don en sprint et rapidement, parcourt la fameuse distance du tour de piste en moins de 46 secondes (le record du monde est actuellement à 43’). Cela lui vaut le titre de champion de France en 2015, et une possibilité de concourir en Ligue de Diamant. La faille de ce récit extraordinaire réside dans la propension sans répit du protagoniste à dérober toutes sortes d’objets qui ne lui appartiennent pas. Sa mère dit, depuis son plus jeune âge, que son fils « a la main qui vole ». A l’âge adulte, il passe au second stade, celui des braquages à main armée.

Ainsi, l’enfance défavorisée de Toumany, combinée à une éducation laxiste et en prime, le traumatisme du transfert forcé dans un pays dont il ne parle pas la langue, pourraient servir d’excuse à justifier son profil de multirécidiviste. Toutefois, l’athlète cherche plus profondément en lui les réponses à l’éternel « pourquoi » de son comportement, question maintes et maintes fois explorée par ses amis, ses coachs, son épouse et plus tard Mathieu Palain. Tant de mains lui ont été tendues grâce à son statut de sprinteur d’élite… Un poste de comptable lui avait été proposé pour qu’il puisse subvenir à ses besoins. Et pourtant, le soir où il est censé fêté son titre de champion de France du 400 mètres dans l’insouciance, il se retrouve le visage masqué à braquer une pharmacie.

L’ouvrage est à la fois un roman de société, une réflexion sur la kleptomanie et une interrogation des frontières entre le bien et le mal. Surtout cette zone grise, dans laquelle se trouvent bien des détenus. Toumany s’est fait repéré par son profil atypique d’athlète, mais combien de profil similaire au sien se trouvent actuellement derrière les barreaux ? Ces jeunes de banlieue égarés, à la base pas des mauvais gars, mais tentés d’enfreindre la loi, pour des histoires de manque d’argent, d’influences. D’un besoin impérieux d’adrénaline, parfois. Mathieu Palain interroge également, au fil du récit, le pourquoi de son intérêt récurrent pour l’univers carcéral dans ses reportages. Il remonte pour cela à son enfance et son amitié avec une jeune femme basque impliquée dans des actes terroristes indépendantistes, purgeant une longue peine dans une prison pour femmes.

Le roman dépeint également le quotidien des sportifs de haut niveau dans un milieu qui ne génère pas d’argent; alors que des Kilian M’Bappé se retrouvent multimillionnaires avant 18 ans, les sprinteurs doivent eux avancer l’argent pour tout. Les camps d’entraînement, les billets d’avion pour la Diamond League, les nuits d’hôtel avant les compétitions… Trop fier pour admettre qu’il n’a pas de moyens, Toumany dort dans sa voiture, et le lendemain, court le 400 mètres dans des chronos affolants.

En fil rouge, nous trouvons aussi la relation d’amitié qui se noue entre l’auteur et l’athlète, d’autant que les avocats de Toumany la considèrent d’un mauvais oeil. Mathieu souhaite à tout prix que le sprinteur s’en sorte, ne récidive pas. Le lecteur aussi. C’est cet espoir de rédemption qui rend le roman si prenant et palpitant. A tout moment, on espère voir ce jeune talent se ranger, sortir, renouer avec ses rêves de médaille. Est-ce là le dénouement final du livre ? Pour le savoir, je ne peux que vous conseiller de le lire de toute urgence. 

2021, Editions de l’Iconoclaste