Cette semaine, il me tient à coeur de présenter trois ouvrages du patrimoine de la ville qui m’a vue grandir. Fribourg est une bourgade, un village à l’échelle du monde. Une cathédrale à cheval entre deux dialectes ; un Dragon dans les méandres de la rivière ; des crucifix contre les murs des écoles, le poids des traditions qui subsiste. 

 

Ma ville, certains ont osé la transformer en décor de livre. Témoignages ou romans, voici les quelques ouvrages typiquement fribourgeois qui ornent ma bibliothèque.

Michel Simonet, « Une Rose et un Balai ». Editions de la Revue Conférence, 2017. Première édition 2015.

Dans les ruelles de Fribourg, un des balayeurs prend toujours le temps d’orner d’une rose fraîche à son chariot. Un balayeur qui semble venir d’un autre monde, lui qui a étudié la théologie, puis a préféré revenir à un travail concret, pratique, dont l’utilité se démontre instantanément et qui permet à l’esprit de vagabonder : « tête libre et bras occupés me vont mieux que l’inverse. On pense et on se dépense à la fois ». Dans ce livre à mi-chemin entre le témoignage et le traité philosophique, le cantonnier si particulier défend son choix professionnel tout en rendant un hommage inédit à la ville qu’il aime, qu’il connait par coeur. Ses mots nous font voyager dans l’espace et le temps ; en nous ramenant aux lieux emblématiques du Fribourg d’autrefois ; en nous promenant dans la rue avec l’oeil de celui qui la nettoie, qui la range, qui a le temps de la scruter. Le cantonnier devient historien, journaliste, sociologue ; étymologiste d’une société cosmopolite laissant une partie de ce qu’elle est dans les poubelles publiques. 

Un délice pour tout ceux qui ont grandi ici, ainsi qu’une piqûre de rappel quant à l’utilité incontestable de ces professions peu valorisées. Et  pour ma part, après une dure journée de travail, une incitation implicite à se reconvertir dans un domaine « moins bien payé mais avec du sens ». 

Anne-Marie Francey, « Derrière la boulangerie » , Edition Faim de siècle, 2018.

L’auteure de 85 ans délivre dans cette autobiographie ses souvenirs de la vie d’une famille fribourgeoise dans les années trente et quarante. A cette époque, des grandes maisons pleines d’enfants qui s’animent au rythme du travail, des prières, des tâches domestiques, des naissances. Anne-Marie est la neuvième de la famille, fille d’un père boulanger et d’une mère alsacienne. Elle confie dans ce récit ses impressions de jeunesse, ses peurs, ses colères ; son quotidien, aussi, et les secrets de famille remontant à la surface au fil de sa plume qui lui ordonne de se souvenir. Il y a François, Anselme, Tante Odile, Tante Corinne, le chat Mitzi… Brides d’un monde pas si lointain, où les rapports humains sont régis par d’autres règles.

Un jour, elle décide de dévoiler au jour ses cahiers de souvenirs, rédigés de 1986 à 2016, et interpelle une amie en lui demandant : « lis, s’il te plaît, et dis-moi ce que tu en penses. Je me dis qu’elle pourrait peut-être aider d’autres personnes à traverser les difficultés rencontrées dans leur propre vie, à se relever de traumatisme véus dans leur enfance. » Le mot de la destinaire du récit écrit dans son épilogue : « En découvrant celle-ci, j’ai réalisé un peu plus… Qu’à l’époque, on obéissait aux parents. C’EST TOUT. … Que le piano face au balai ne faisait guère le poids dans les mains d’une femme. (…) Que la pièce peut se REJOUER des années plus tard, révélant des intonations nouvelles, un personnage un peu plus complet, un coin de chambre jusque-là resté dans l’ombre. »

Laurent Eltschinger, « Sur le plancher des vaches », Editions Montsalvens, 2021.

Laurent Eltschinger est documentaliste multimédia, fils d’un agriculteur fribourgeois du Gibloux, qui à l’aube de ses 50 ans se découvre une passion pour l’élaboration de polars du terroir. De son imagination est né Jean-Bernard Brun, inspecteur de police amateur de bon vin, enquête sur des faits-divers de chez nous depuis le bâtiment de la police fribourgeoise, place du Tilleul.

Les Editions Montsalvens ont publié cinq ouvrages signés de la plume d’Eltschinger dont « Sur le plancher des vaches », mettant en scène un paysan solitaire de Treyvaux au caractère bien trempé, témoin malchanceux du décès simultané de trois vaches laitières qu’il affectionne particulièrement. L’intrigue conduit l’inspecteur Jibé au-delà de ce petit bout de campagne, dans le canton de Neuchâtel, où trois corps cette fois humains ont été enterré en dix jours. Le passé de Conrad est-il en train de le rattraper ? Au-delà du charme de lire un roman qui se passe près de chez nous, l’enquête tiendra les adeptes des livres à suspense en alerte, tout en décevant peut-être les puristes de la littérature portant une attention particulière au style. Eltschinger a été finaliste 2023 du Prix du polar roman.